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Michel a été
prêtre "fidei donum", pendant dix ans dans le
Nordeste du Brésil, et à São Paulo. Il nous partage sa découverte d'un peuple où la Bible est partout présente, au milieu des pauvres. |
En arrivant dans le Nordeste, j'ai habité dans une favella de Recife pendant un mois. Je me souviens de ce sentiment de peur. Je n'ai pas pu sortir de la maison pendant trois jours. Le bruit me faisait peur, la rue me faisait peur. Après trois jours, j'ai été libéré, en partie, de cette peur.
Mon expérience était marquée par le silence, expérimenté pendant un long séjour a l'abbaye de Tamié qui fût pour moi comme une nouvelle matrice de la Parole. Voilà que d'un seul coup, je débarquais dans une culture bruyante : la rue était bruyante, la liturgie était bruyante, la fête était bruyante. Au cur de ce bruit, même le portugais me paraissait bruyant, parce que je ne l'entendais pas. Au bout de six mois, j'ai somatisé : je suis devenu sourd. J'ai dû me faire déboucher les oreilles ! Chacun somatise à sa façon !J'ai vécu une dépossession
de ma propre culture pour entrer
dans une autre sensibilité.Je suis resté pratiquement un an sans vraiment comprendre. Dom José Maria Pires, l'évêque de Jão Pessoa, n'a pas voulu me confier une mission tout de suite, pas uniquement parce que je ne savais pas parler, mais parce qu'il voulait faire une expérience avec moi, une sorte de tentative : "arrêter la logique de l'Occident qui vient imposer sa vérité, son modèle de vie, son langage, son mode de pensée, et envoyer ceux qui viennent vivre au milieu du peuple pour qu'ils puissent se laisser enseigner par la réalité et la culture brésiliennes". J'ai vécu une véritable inculturation, une dépossession de ma propre culture pour entrer dans une autre histoire, une autre sensibilité. C'est là que la Parole de Dieu a pris sa place.
J'ai découvert
un peuple passionné
par la Parole de DieuQuel étonnement de découvrir la Bible dans toutes les maisons ! Même les gens qui ne savent pas lire ont la Bible chez eux. Pour moi la Bible, c'était d'abord un livre sérieux. Je l'ai lu pour la première fois au séminaire. La Bible était au milieu d'autres livres dans la bibliothèque. La Bible était transmise par des professeurs, des théologiens, des exégètes.
La Bible dans les favellas,
Pour la première fois, j'ai découvert la Bible, non pas dans la main des sages et des savants, des exégètes et des professeurs, mais la Bible dans les favellas, la Bible dans la maison des gens, la Bible au milieu des pauvres. Quelle fierté pour toutes ces personnes d'avoir accès à la Parole de Dieu. J'ai découvert une Église qui a donné au peuple ce qu'il avait perdu : la Parole. Elle n'est plus confisquée par les clercs et ceux qui savent. J'ai vu la Parole dans la main du peuple. Il a su me la donner et m'apprendre à parler.
Dans le Nordeste,
on ne fait jamais
une rencontre
sans ouvrir la Bible !Et sans la partager spontanément, chacun donne ce qu'il ressent, ce qui est important pour lui, son interprétation. Ce n'est pas une lecture exégétique, ou une lecture scientifique. C'est une lecture qui est très proche du quotidien, de nos besoins de nos sentiments, de notre émotion. J'ai pu expérimenter cela à Valentina dans la périphérie de Jão Pessoa où pratiquement tous les jours j'avais une ou deux réunions qui commençaient toujours par la lecture de la Bible. La méditation durait une demi-heure ou même une heure et on réservait toujours un quart d'heure, une demi-heure pour les décisions qui se prenaient très vite. Quand on partage la Parole de Dieu en vérité, tous les rapports de peur, de rivalité et de pouvoir s'estompent !
J'ai rencontré
un peuple qui s'identifie
à la Parole biblique
et y trouve son lieu
d'histoire et d'identitéUne fois, à des jeunes qui se réunissaient chez moi je demandais à chacun : "Qui est ton Père ?". Un seul a répondu. Les autres n'ont pas pu. "Connais-tu ton grand-père ?", personne n'a pu me répondre. C'est une génération de jeunes qui ne sait rien dire sur ses ancêtres. Le peuple du Brésil est né du métissage. Il vient des indiens, lointains descendants de l'Asie, d'Afrique par le trafic des esclaves, et aussi d'Europe. Quand on demande "Qui est ton père, qui est ta mère, qui sont tes ancêtres ?", ils ne savent pas toujours répondre. Ils ont perdu très souvent la mémoire de
la filiation.J'ai interrogé un garçon, qui s'appelait Isaac. Il disait : "dans ma famille, on a tous des noms bibliques : Isaac, Nathanaël, Jérémie, David, Sara" Comme je l'interrogeais sur ses ancêtres, il disait "Moi, je connais mes ancêtres : c'est Abraham, c'est Moïse, Joseph, Marie, etc. Ils sont mes pères, mes frères, mes surs" Il se projetait totalement dans la Bible. Il y retrouvait son histoire et ses ancêtres. Ainsi quand ces brésiliens ouvrent la Bible, ils ouvrent leur livre d'histoire Ils ouvrent leur passé et leur avenir, leur présent en est illuminé. Biologiquement ou historiquement, cette lecture n'est pas tout à fait juste,
symboliquement elle l'est
profondément
Irani, responsable de la communauté São José
dans une favela de São Paulo
Un peuple
qui fait de la Parole
un volcan permanent !Une parole qui donne vie Moi, j'avais connu la Parole par l'étude, l'analyse et la synthèse avant de la transmettre. Au Brésil, j'ai vécu au milieu d'un peuple qui fait de la Parole un volcan permanent, une créativité permanente. Pas une Parole enfermée dans des codes et des critères, mais une Parole en explosion, comme des étincelles qui vont un peu dans tous les sens, toujours en éclatement.
La référence évangélique la plus utilisée dans nos partages fût celle de la parabole du semeur. La Parole n'est pas reçue comme une synthèse, comme un contenu global de vérités, mais toujours comme une semence. La semence ne fait pas peur. Chacun est capable de porter
la Parole comme une semence. Le docteur, le maître peuvent avoir la prétention de donner la totalité de la Parole. Face à eux, les gens ont peur
de commettre des erreurs. Ils restent muets. De plus, ils viennent d'une culture d'esclavage qui leur a interdit de parler en présence d'une autre vérité. Leur vision du prêtre est celle de l'homme qui sait :
il peut voir, dénoncer mes erreurs, et sanctionner. Alors on s'interdit de parler en sa présence. Comment parler quand on est habité par la peur de commettre des erreurs, d'être jugé et donc humilié.La Parole de Dieu
vient dans notre terre
comme elle est !À partir du moment où l'on intériorise que la Parole vient au milieu de nous comme une semence, comme quelque chose de petit, d'humble, alors cette Parole ne nous fait plus peur et fait vivre. Ensuite, on a la force et la joie d'être porteur de la Parole comme une semence, pour d'autres. Alors les ensemencés prennent conscience que la Parole ne vient pas d'abord dans un terrain de purs et de parfaits. Jésus n'a pas semé uniquement dans la terre des justes et des forts, il a dit : « Je suis venu pour les malades et les pêcheurs, j'ai voulu semer dans les ronces et au bord du chemin, dans la rocaille et aussi dans la bonne terre ».
La terre des pauvres de Dieu, animée par le souffle de l'Esprit, se laisse envahir par l'irruption de la Parole qui vient d'une manière si petite et si simple avec Jésus-Christ. Quand les chrétiens commencent à rentrer dans cette spiritualité ils font des miracles. Ils n'ont plus peur de la Parole, de la recevoir, de la méditer, de témoigner Si bien que dans beaucoup de communautés, on peut trouver dix à quinze personnes pour faire la prédication du dimanche.
Une fois libérés de cette peur, de l'angoisse d'être humiliés et dévalorisés, ces chrétiens du Nord-est sont des gens étonnants au service de la Parole. Une parole libératrice, simple, toujours très concrète, proche de la vie, et qui se présente toujours comme une semence. Elle laisse à l'autre la liberté de l'accueillir et de la recevoir, et à Dieu de faire son uvre de transformation. Ils savent, comme tous les agriculteurs, que le fruit ne viendra pas immédiatement, qu'il faut laisser à la semence le temps de germer, de grandir, de faire sa tige, de donner sa fleur et de former le fruit avant de redevenir semence.
Michel et Mgr. José Maria PIRÈS, premier évêque noir
du Brésil, ex-archevêque de São Pessoa,
à la retraite à Belo Horizonte où la communauté
du Chemin Neuf est au service d'une paroisse.
Michel Forgeot d'Arc,
prêtre du diocèse de Corbeil (91).© Tychique 2000